Sources
Le monde 6 janvier 2012
Fondé entre 1925 et 1940 par Morihei Ueshiba, l'aïkido consiste à neutraliser l'adversaire grâce à des techniques circulaires. Précision, souplesse et fluidité contribuent à atteindre la pureté du geste. Au Tapis! a rencontré Christian Tissier, Shihan 7e dan, expert reconnu dans son domaine qui a ouvert sa propre école en 1976 et formé tous les plus haut-gradés français.
Du Japon, il ne manque que les temples aux toits courbés comme des moustaches, ces points
d’eau surplombés d’un pont discret qui paraîtrait faire le grand écart. A quelques mètres seulement du château de Vincennes, en plein milieu de la rue de Fontenay, un corridor étroit débouche sur
un jardin tout en longueur. « Cercle Ch. Tissier », indique une pancarte d’un autre âge rongée par le lierre. On saute les escaliers, on enjambe les dalles rondes comme à la marelle
pour pénétrer le lieu, succession de couloirs, vestiaires et dojos. Ici, une large palette de disciplines sont enseignées par des professeurs triés sur le volet. Du judo au ju-jitsu brésilien
(JJB) ; du karaté au ninjutsu enseigné par le shihan Arnaud Cousergue. Mais à la base, c’est l’aïkido qui a permis à cette école d’obtenir ses lettres de noblesse.
A l’accueil, Christian Tissier, le maître des lieux à l’enseigne du même nom, classe des documents. A 61 ans, son expertise reconnue lui vaut de parcourir le monde pour transmettre « la recherche d’un idéal de pureté par le geste », sa définition de l’aïkido. « Quand j’ai monté le club en 1976, il y avait environ 3000 pratiquants en France. Aujourd’hui, le nombre de licenciés avoisine les 60 000 », se satisfait Christian Tissier qui a largement contribué à faire de la France le second pays où l’on pratique le plus cet art-martial. Pour s’en persuader, un simple coup de fil à la Fédération française d’aïkido permet d’en avoir le cœur net : « Vous cherchez une personne calée ? Christian Tissier », me répond-on sans détour. Et pour cause, tous les délégués techniques ont été formés par le shihan 7e dan. Sur place, le constat s’impose : une brochette de haut gradés déferle dans le dojo. « Chaque année, ils sont entre 400 et 500 à venir chez moi, surtout pour se recycler. » A 70 ans, Jean-Paul Nikolaï est un de ceux-là. « J’ai commencé l’aïkido avec Christian. C’est une sommité dans le monde de l’aïkido car il a passé 7 ans au Japon et il maîtrise les fondamentaux comme personne en France », assure ce professeur 5e dan, pressé de commencer l’entraînement.
Lorsqu’il s’est vu remettre son 2e dan, Christian Tissier était loin d’imaginer qu’il
deviendrait cet expert adoubé par les maîtres de l’Aikikaï, le temple de l’aïkido au Japon. « J’avais 17 ans, je ne connaissais rien de la vie, je n’avais pas d’a priori et j’ouvrais de
grands yeux sur les choses qui m’étaient inconnues. C’était très difficile d’avoir une progression rapide en France. On voyait de temps en temps un professeur 3e dan, mais guère plus.
Au début de l’année 1969, j’ai eu l’occasion de partir au Japon. A l’époque, on ne voyageait pas comme maintenant. C’était un rêve, une quête. Je suis revenu en France à seulement 25
ans », rigole Christian Tissier. Durant ses sept années au pays du Soleil-Levant, le Français apprend le Japonais (qu’il parle couramment) en suivant les cours de la Tokyo School of the
Japan language et à Sophia University. Parallèlement, il renforce l’apprentissage de son art à l’Aïkikaï où il devient le disciple préféré de Seigo Yamagushi. « Ce qui a fait la
différence, je crois, c’est ma relation aux Japonais. Il faut bien comprendre que pour eux, c’est difficile d’imaginer un maître non-Japonais. »
Des années après avoir monté son école et effectué des séjours réguliers au Japon, Christian Tissier se voit remettre, en 1997, le grade de 7e dan par Kisshomaru Ueshiba, le fils de Morihei Ueshiba, le père de l’aïkido. « Je garde précieusement la lettre qu’il m’a écrite. C’était un honneur et une porte-ouverte pour tous les pratiquants non-japonais. » A ce jour, Christian Tissier est le seul Français à se prévaloir du titre de shihan, 7e dan délivré par les maîtres de l’Aïkikaï. « En France, il y a d’autres 7e dan qui se réclament de l’Aïkikaï. Pourtant, le constat est là : techniquement, ce n’est pas au point. »
Sur le tatami, ils sont une cinquantaine sagement alignés pour le salut, plongé dans un silence
de cathédrale. Aux hakamas des experts se mêlent les kimonos blancs des aïkidokas qui comptent encore peu d’années de pratique à leur actif. Il y a même un nouvel arrivant, rapidement pris en
charge par un haut-gradé. « A l’aïkido, on ne fait pas n’importe quoi. Les débutants doivent être accompagnés. C’est un art martial très physique où l’on peut se blesser facilement si on
ne possède pas les bases, soutient Christian Tissier. Au début, tout le travail va consister à acquérir des sensations, l’endurance et la technique nécessaires pour appréhender la chute.
C’est une fois toutes ces notions intégrées qu’un aïkidoka pourra avoir un hakama. » Ce pantalon large soutenu par un dosseret signifie que l’aïkidoka possède assez d’expérience pour
appréhender la chute. « Quand je fais une démonstration à mes élèves, je prends toujours des uke différents, il est important que je sache distinguer ceux qui sauront s’adapter au
mouvement. » Quant aux années de pratique, tout dépend de l’investissement. « Pour avoir une belle progression, il faut venir 2 à 3 fois par semaine. On n’apprend rien si l’on
vient deux fois par an », tranche M. Tissier.
« Rei », lâche le sensei en s’inclinant devant le portrait de Morihei Ueshiba.
Après un court échauffement (très axé autour des articulations), Christian Tissier salue un partenaire. Objectif aujourd’hui : contrer une attaque adverse en se servant de la force de
l’adversaire pour l’amener dans une situation de déséquilibre. A regarder les gestes méticuleux du professeur, on comprend que tout le succès d’une prise réside dans la précision du placement,
aussi bien des mains que des pieds. D’ailleurs, lorsque les élèves reproduisent le mouvement, l’exécution n’est jamais aussi propre. Christian Tissier passe dans chaque groupe pour corriger les
menus détails qui font toute la différence. « Dans la forme que je vous propose, il ne faut pas être trop loin du partenaire, recommande le sensei au groupe qui se masse en cercle
autour de lui. « On choisit un point et là, on sent bien qu’il n’y a plus qu’à tourner », ajoute-t-il en faisant chuter son uke.
De tous les aïkidokas présents, les femmes semblent plus proches du bon geste. « A L’aïkido, le rapport poids, puissance, musculation n’existe pas. C’est un art martial qui leur convient bien, assure Christian Tissier. Nous effectuons beaucoup de mouvements circulaires qui demandent juste de la précision. Les blocages et les chutes sont esthétiques et souvent ce qui leur plaît, c’est qu’il n’y a pas d’objectif de compétition derrière notre discipline. » Céline, la trentaine, pratique l’aïkido au cercle Tissier depuis trois ans. « Avant, je me cognais partout. J’avais besoin de pouvoir faire quelque chose de mon corps. L’Aïkido, ça permet de s’adapter à tous types de situations et j’ai beaucoup plus confiance en moi depuis que je m’y suis mise. »
Pour cet autre aïkidoka, qui tient à conserver l’anonymat, le point de vue est différent.
« Je me suis mis à l’aïkido car c’est le sport non-violent par excellence qui permet de maîtriser ses pulsions. J’y suis venu à mon retour du Brésil il y a quelques années. Là-bas, j’ai
été pris dans une rixe et j’ai bien failli y rester. Après cet événement traumatisant, je ressassais tout ça et je renfermais une grande violence en moi. L’aïkido m’a permis d’avoir un autre
regard sur les choses, de m’assagir. »
Fin du cours. Après le salut, certains terminent par des étirements tandis que d’autres replient
soigneusement leur hakama. L’exercice paraît un rituel. Soigneusement, d’un pincement de doigts, les extrémités de la robe viennent se rabattre l’une sur l’autre. Les attaches tressées convergent
vers un nœud mystérieux qui semble empreint de religiosité. « Le hakama est un vêtement traditionnel au Japon, mais il ne faut pas chercher pour autant de spiritualité. Oui,
effectivement, certaines personnes vont mettre une philosophie derrière tout ça, mais c’est très surfait, balaye Christian Tissier. Au Japon, à l’Aïkikaï, on les appelle les
"japonisants" ou les "tatamisants". Ceux qui veulent être plus Japonais que les Japonais. »
Florent Bouteiller



